L'Etrangère
- Blue B. STEFENSEN

- 12 déc. 2010
- 3 min de lecture
Dernière mise à jour : 25 déc. 2018
Il y a des matins où l'on a du mal à prendre possession de ce corps tout juste éveillé... On l'incarne comme une coquille vide.
Il y a des matins où l'on se lève spectateur et non plus acteur de la vie du dehors, de la vie de tous les jours, de la vie tout court.
Des matins, où l'on se laisse envahir par un silence intérieur, par une lassitude d'exprimer la plus minuscule des sensations. C'est ni pesant, ni agréable. C'est là et cela ne se discute pas.
On ne dit rien. Non pas parce qu'on ne ressent rien.On ne dit rien parce qu'on se sent très proche de ce rien.
Etre étranger à ce monde. Regarder autour de soi. Observer les lieux et les personnes. Longuement. Et naissent maintes questions, dont nous n'aurons pas pour les trois quarts de réponses.
Etranger aux airs de fête. Etranger aux fous rires. Etranger à ce qui se passe autour de nous alors que nous sommes bel et bien là et que nous faisons partie intégrante de ce monde.
Qui a t-il de plus douloureux que de ne pas savoir qui l'on est et quelle est notre destinée ? Quelle est notre place dans ce monde ?
Il y a toujours quelqu'un qui vient vous tirer de vos songes ou rêveries, sans se douter un instant, de tout ce qui se passe dans cet être intérieur, plongé dans une contemplation sans bornes. Mais rien n'y fait. L'esprit va ailleurs. Non pas par manque d'attention ou de concentration. Simplement parce que l'esprit est attiré ailleurs, au-delà, au loin. Parce que l'on se sent étranger au monde, et même à soi.
On se sent étranger au monde quant on n'arrive pas à le comprendre, à en saisir les contours et les règles.
L'âme humaine est complexe et tout ce qu'elle est capable d'offrir demande patience et persévérance.
On peut tout à fait se sentir terriblement seul alors que bien entouré. Parfois parce qu'on a le sentiment de ne pas être utile. Parfois parce qu'on a le sentiment de ne pas faire les choses comme on le devrait. Parfois parce qu'on pense à tort ou à raison que de toute façon, on ne pourra pas changer l'ordre des choses. Parfois parce qu'on a plus la force...
C'est un peu comme quand on ne sait pas quoi faire de ses mains. On les cache alors souvent dans nos poches. On est plus gêné par ce corps encombrant que véritable maître des lieux. Corps encombrant et âme en perpétuelle quête de cet équilibre si difficile à trouver entre "être" et "paraître".
Plongé dans ce mutisme, plongé dans ce sombre questionnement sans réponses, on s'éloigne et on frôle les berges perdues. Mais aux âmes qui nous frôlent, nous laissons percevoir un sourire. Comme un signe pour dire : "Oui, oui, je suis là". Même si on sait pertinemment qu'on ne fait qu'un signe au loin.
Préférer s'éloigner du monde, de ces bruits, de ces cris. Presque comme une protection. car on finit toujours par avoir envie de se protéger quand on entre dans le monde. Une mise à distance peut être consciente. Consciente de ne pas être en phase. De ne pas être à la bonne place au bon moment. De ne pas être la bonne personne. De ne pas être celle qu'il faut. De ne pas être pleinement et entièrement.
On peut donc être étranger au monde, comme à sa propre personne.
On n'en parle pas. On le garde pour soi. On vit avec. On en souffre. On essaye de s'en débarrasser. Mais peine perdue. L'étranger renaît dès que le moindre décalage se fait sentir.
Aux yeux des autres, on passera pour des êtres lunatiques ou dédaigneux, voire hautains. Et jamais personne n'aura la curiosité de chercher à comprendre pourquoi les corps deviennent pierres, et les langues muettes. Personne n'aura compris qu'au fond, on peut donner sans chercher à recevoir. Mais qu'on ne peut pas passer toute sa vie sans recevoir non plus.
ll y a des matins où on ne sent même plus la caresse de l'être aimé, où l'on arrive même plus à se confier. On ne retient que le noir, l'échec, la trahison, la douleur et les larmes. On ne respire pas. On suffoque. On ne saigne pas. On se vide.
Oui, il y a des matins où l'on a du mal à prendre possession de ce corps tout juste éveillé... On l'incarne comme une coquille vide. On s'en excuserait presque. Même si on ne devrait jamais avoir à le faire.








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