Si Madame se donne la peine...
- Blue B. STEFENSEN

- 29 déc. 2018
- 3 min de lecture
Dernière mise à jour : 23 mars 2020
— Bonsoir...
Après une élégante pirouette digne d'un prélat, c'est avec un semblant de joie dans la voix que le sommelier s’immobilise devant moi. Il se penche au-dessus de la table et garde une main dans le dos, contre-balancier sans doute indispensable pour qu’il ne se vautre pas. J’imagine que les sommeliers doivent percevoir une commission sur les courbettes : plus ils se rapprochent de l’angle droit, moins la fin de mois sera difficile. Le pourcentage versé est proportionnel au degré de l’angle réalisé devant le client. De là, à imaginer que cet idiot s’apprête à me faire un angle plat… Je me demande si la CPAM prend en charge les douleurs lombaires des sommeliers…
C'est vrai, le Bonsoir que je lui adresse en retour manque sérieusement d’empathie. Mais il reflète la vérité. Je ne suis pas là pour lui et je suis une femme pressée.
D'une main gantée de blanc, il me tend à présent une immense carte des vins aux rebords coruscantes. Mais je connais ce genre de personnage obséquieux. Sa duplicité ne m’a pas échappé. De mèche avec le serveur, il va essayer de m’enfumer.
— Peut-être désireriez-vous prendre l’apéritif, peut-être une coupe de champagne ou de mousseux ?
Je déteste cet instant où l'on fait croire au client qu'il a le choix. Une fois sur deux, le temps presse et le serveur nous le fait comprendre. Il y a d'autres tables qui attendent. Ce serait donc super si on tranchait enfin entre le tournedos Rossini ou les gambas à la plancha. Il n'a pas que nous à servir. Du coup, on choisit à la va-vite, par dépit. Pour paraître moins embêtant ou moins contrariant. Le faire attendre plus longtemps serait injurieux.
Il ne nous viendrait pas l’idée de héler ce même serveur qui a oublié de nous demander la cuisson du tournedos, par crainte de représailles. Une assiette froide est si vite arrivée sur une table, de nos jours…
Le sommelier se penche à nouveau un peu plus vers moi. Je pense qu’il s’impatiente et attend ma réponse en souriant de toutes ses dents. Au passage, faudrait être atteint d’une DMLA en phase terminale pour ne pas voir qu’elles sont fausses ses ratiches. Je lui rends donc son sourire, - je précise avec mes vraies dents -, en signe de notre complicité naissante.
Il est coincé. Non pas du dos. Mais bien dans sa façon de mener généralement les choses. Si j’avais déjà passé ma commande, il aurait pu me recommander un vin adapté aux mets choisis. Mais non. Je ne suis pas une femme facile, moi, Monsieur. Je me plonge dans un examen attentif de ladite carte, d’un air affairé. Agacé, le maître de cérémonie fait une autre tentative :
— … Peut-être souhaiteriez-vous une bouteille ou préféreriez-vous un cru servi au verre ? J’ai justement un Cabernet Sauvignon qui irait très bien avec la pièce de bœuf proposée au menu ce soir...
Cette proposition sonne comme un sophisme à mon oreille. Monsieur le sommelier qui sait tout, un peu de tolérance ! Je ne vais pas prendre de Cabernet alors que je ne compte pas prendre la pièce de bœuf dont, entre nous, je me carre l’oignon. Il m’a prise pour une dilettante.
— Monsieur, savez-vous ce qu’est la fidélité ?
— P… Pardonnez-moi, je n’ai pas dû comprendre…
— Je vous demande si vous savez ce qu’est la fidélité…
— Euh… Oui. Bien sûr. Mais je ne comprends pas votre… remarque.
— Je suis une femme fidèle.
Le sommelier a des airs de tour de Pise. Il penche en arrière et devient aussi rouge que le homard qui siège à la table des voisins.
— Madame, vous vous méprenez sur…
— Sur ?
— Sur mes intentions… Je suggérais juste à Madame…
Il bafouille et transpire à grosses gouttes. L’homme, engoncé dans son beau costume, en perd toute contenance alors que son teint zinzolin a cédé la place à une pâleur cadavérique.
— Monsieur, c’est à mon tour de vous faire une suggestion ?
— Oui. Oui, bien sûr… Je… vous écoute…
— J'ai dû donner un sérieux coup de rabot à mes maigres économies pour pouvoir acquérir ce restaurant de renom… D’ailleurs entre nous, avec un tel nom, - « Les Pensées Libertines » -, il était totalement impossible que je rate l’affaire ! J'aurai été même prête à casser la tirelire de mes chats pour m’offrir ce petit trésor au milieu des viogniers... C’est pour vous dire… Donc, si vous pouviez m’appeler quelqu’un en salle qui puisse m'apporter un verre de ce précieux cépage… Ce serait juste… Merveilleux !
Blue B. Stefensen - Tous droits réservés - Décembre 2018
Mots donnés par les internautes :
Duplicité : Florence Amiel de Melo
Injurieux : Corinne Robert
Zinzolin : Geneviève Giorgi
Dilettante : Nina Vivien
Enfumer : Babbounette Scarabée
Coruscant : Benoît Lagneau
Impatiente : Sam Va
Sophisme : Laurence Cavenne
Héler : Patrick Colin
Examen : Ouahiba Tipazienne
Fidélité : Sophie Lingerat
Joie : Gloupsy Chérie
Douleur : Martine Sarrelangue
Complicité : Nadia Fernandez
Viognier : Sébastien Trollus
Rabot : Bérengère Augereau
Tirelire : Jimmy Milleville
Tolérance : Régine Chevreux
Empathie : Michel Roy
Libertine : Audrey Rhote-Delaigle








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