
Les Filles de l'Aurore
(Rhétorique des corps perdus)
Chapitre 1
Le Petit Prince
Les enfants ne sont pas faits pour vivre en cage.
Avec cette canicule, le placard exigu où nous avons trouvé refuge est une véritable fournaise. Pelotonnée dans un coin, je grimace. Après avoir vainement essayé d’allonger mes jambes pour les soulager, je parviens à caler mes genoux endoloris sous mon menton à grand-peine.
Ce jeu, quelle idiotie ! Il fait bien trop chaud pour se planquer ici. L’air se raréfie.
Avant même que j’aie le temps d’exprimer mon exaspération, un index vient barrer mes lèvres sèches et met fin à toute tentative de révolte. Le doigt appuie si fort sur ma bouche que je renonce à tirer ma robe sur mes genoux rougis. Cette partie de cache-cache improvisée n’en finit pas. Un traditionnel chat perché dans le jardin et une citronnade sous la tonnelle auraient suffi. Ses grands yeux aux sourcils froncés ne parviennent pas à apaiser mon agacement tant je trouve les minutes interminables.
Nous sursautons. Un étage en dessous, dans un vacarme assourdissant, la vaisselle vole en éclats. Le tumulte de la porcelaine brisée s’accompagne de la cacophonie des casseroles en cuivre qui percutent le sol avec fracas.
Après quelques secondes de silence, le bruit d’un pas lourd et peu assuré s’élève, trébuche à plusieurs reprises sur le champ de bataille à peine naissant. L’enfer n’est pas au fond de ce placard.
— Nom de Dieu ! Petites pestes ! Sortez de votre cachette !
Ce n’est plus un jeu.
Je connais cette voix tonitruante, celle de l’Ennemi, celle qui fait trembler les corps comme les murs et annonce son inévitable entrée en scène. L’heure du réveil brutal de celui qui n’a pas encore décuvé son vin a sonné. Nous sommes en guerre. L’adversaire est sur nos traces. Notre monde est sur le point de se disloquer.
Avec ou sans vaisselle à casser sous la main, l’Ennemi n’a jamais eu beaucoup d’amis. Et puis soyons réalistes, des amis qui prêtent leurs femmes ne courent pas les rues. Il peut néanmoins compter sur ses deux indéfectibles compagnons : l’alcool et lui-même. Mélange bien hasardeux. La bouteille reste la seule maîtresse qui accepte de le mettre au lit : les galipettes en moins, la gueule de bois en plus.
Les mains posées contre la porte du placard, barricade de fortune, le petit soldat aux yeux Hazel veille. L’habituelle fossette qui creuse sa joue gauche a disparu, gommée par le danger qui se profile à l’horizon. Chaque pas qui résonne, chaque marche qui craque, aiguisent nos sens, attisent notre angoisse : l’Ennemi se rapproche de nos lignes.
Au fond de sa tranchée, dans cette boue nauséabonde dont personne ne voudrait comme linceul, le petit soldat songe au combat final qu’il s’apprête à livrer contre l’Ennemi. S’il faut mourir, autant mourir debout, même dans la fange. Il me fait penser à une illustration du Petit Prince de Saint-Exupéry. Seul au milieu du désert.
Une veine bleutée parcourt sa tempe. Je jurerais entendre son cœur s’affoler. En réalité, c’est le mien qui bat à s’en décrocher.
Un enfant ne sera jamais de taille contre un adulte, quelle que soit la raison de l’affrontement. Donner l’assaut tiendrait du suicide et battre en retraite n’est pas envisageable : on ne recule pas face à l’Ennemi.
Le parquet gémit dans un horrible bruit d’agonie. Le danger vient de franchir à cette seconde la ligne de front. Ses bottes foulent à présent l’épais tapis persan du bureau, territoire préféré de nos jeux d’enfants. Nos yeux rivés sur le rai de lumière qui filtre sous la porte, nous retenons notre souffle. L’ombre surgit et s’immobilise, comme un chien marque l’arrêt. Pour nous retrouver, il n’a eu qu’à flairer cette peur incontrôlable qui s’échappe par tous les pores de nos peaux.
— Sortez, Lee. Je ne ferai rien à la petite.
La petite, c’est moi en l’occurrence, et malgré mes deux ans de moins que mon compagnon de fortune, je comprends parfaitement toute la subtilité que l’Ennemi a inoculée dans ces deux phrases. Son arme préférée, ce n’est pas son imposante stature ou sa voix caverneuse de stentor, ni même ses impressionnantes mains larges comme des battoirs. Non, l’arme absolue, c’est le chantage. Deux phrases, un ordre à peine déguisé sous couvert d’un marché douteux, sans certitude que la parole soit tenue : voilà de quoi se constitue une amorce redoutable.
Je ne ferai rien à la petite : une balle de sept mots, tirée à bout portant. Sans surprise, le projectile du tireur aguerri atteint sa cible du premier coup. Le Petit Prince, touché en plein cœur, vacille et résiste pendant quelques minutes. Sa respiration s’accélère, sa vue se trouble. L’hémorragie émotionnelle est conséquente : tout se bouscule dans sa tête. Lui ou la petite. Lui ou son amie. Lui ou moi. Aucune négociation possible. L’Ennemi est en position de force. Le courageux soldat n’a pas d’autre choix que de se rendre : notre refuge est à peine plus grand que l’astéroïde B612 du fameux Petit Prince.
L’engagé involontaire me force à mettre mes mains sur mes oreilles. Il tient à ce que je n’entende pas le bruit des mots qui sifflent comme des balles et qui ricochent contre les murs.
Un baiser vient se poser sur mon front. Le soldat se redresse droit comme un i, les poings serrés, le regard fixe : il défie l’adversaire invisible à travers la porte qui les sépare.
Le malheureux combattant débusqué respire avec grande difficulté, mais ne cède pas à la panique. La boue, les balles, le sang, la douleur : il connaît déjà. Malgré son jeune âge, il sait les horreurs de la guerre contre un adulte. Sa totale iniquité. Son irrémédiable issue.
Mon compagnon d’armes m’observe de ses yeux de couleurs noisette. Le vert et l’or du centre de ses pupilles changent peu à peu de teinte et prennent d’étranges reflets orangés. Je frémis. Je n’aime pas ce regard et ce qu’il annonce. Je lis sur ses lèvres les mots qu’il articule en silence : reste là.
Le petit prince-soldat s’appelle Lee. Douze ans. Pas plus. Pas moins. Lee ressemble au Petit Chaperon rouge dont j’ai vu la gravure hier après-midi dans un livre de la grande bibliothèque. Enfin en plus jolie et en plus courageuse. Oui, parce que Lee, c’est une fille avant d’être un soldat. C’est aussi mon amie et si elle m’ordonne de ne pas bouger, j’obéis sans broncher. Elle a l’habitude de gérer ce genre de situation.
Soudain, un flot de lumière aveuglant pénètre dans le placard, accompagné du bruit strident de la porte qui fait acte de résistance. Une main immense surgit, s’empare sans ménagement du frêle bras de Lee et arrache le petit corps à notre refuge. La porte se referme avec la même brutalité. L’obscurité reprend ses droits et m’engloutit.
À l’abri de mes avant-bras qui s’efforcent d’écraser mes oreilles, je me mets à compter comme Lee m’a appris.
Alors, promis, Lee. Je reste là. Je ne bougerai pas.
Je vais compter. Comme tu m’as dit.
Un.
Deux.
Trois.
Tu vois, Lee, je compte.
Quatre.
Cinq.
Six.
Lee, je compte comme une grande.
Sept.
J’entends rien, promis.
Huit.
J’entends pas les coups de l’Ennemi.
Neuf.
J’entends pas ses insultes.
Dix. Ni ses hurlements.
Onze. Ni tes cris.
Douze. Ni tes pleurs.
Treize. Lee ne pleure pas, s’il te plaît.
Quatorze. Ne pleure pas !
Quinze. Je vais continuer à compter.
Seize. Plus fort dans ma tête.
Dix-sept. On approche de vingt.
Dix-huit. Tu reviens toujours me chercher à vingt.
Dix-neuf. Hein que tu vas revenir, Lee ?
Vingt ! Tu es là ?
Vingt et un. Tu sais bien comment tu fais quand tu reviens me chercher.
Vingt-deux. Tu poses tes mains sur les miennes et j’arrête alors de compter.
Vingt-trois. J’arrête de compter si tu reviens, Lee.
Vingt-quatre. Faut revenir, maintenant…
Vingt-cinq. Lee revient, s’il te plaît.
Vingt-six. Reviens !
Vingt-sept. Lee ?
Vingt-huit. Lee…
Vingt-neuf. Lee, s’il te plaît, ne me laisse pas seule dans ce placard ! Ne me laisse pas là ! Les enfants ne sont pas faits pour être enfermés dans des placards.









